Chapitre 6 : L’Odyssée de Ram

Les actions apprivoisent l’espace, la répétition des gestes, les rituels, le travail à l’ashram me permet de m’approprier ce lieu où je me sens bien. Je me promène souvent l’après-midi flânant en direction de la plage à la rencontre des habitants qui occupent chaque endroit de ce pays surpeuplé.

Leurs sourires et leurs regards curieux plein de malice nourrissent la joie qui habite mon corps ces derniers temps. Les blindages de ma structure égotique ne correspondant à aucun standard du quotidien qui m’est offert ; ils disparaissent peu à peu au profit d’un sentiment de liberté qui émerge du fond de mon être. Cette aventure que l’on appelle la vie est vraiment extraordinaire et je remercie chaque instant pour ce qui m’est proposé d’expérimenter.

Après le jardinage du matin Swamiji nous invite à une cérémonie qui se déroule dans l’ashram toute la famille est là ; les femmes portent de très beaux saris, des bracelets ornent leurs poignets et chevilles, colliers boucles d’oreilles, bindi (point sur le front) sont de circonstance. Swamiji est assis devant l’autel où trônent les divinités que l’on honore le matin, il porte sur les genoux sa petite nièce de 6 mois qui va faire l’expérience de sa première nourriture solide. Ce Samskara fait partie d’une douzaine de rituel qui marque les étapes successives de la vie à la mort. Aaraadhya est uniquement vêtue d’un tissu blanc et or qui lui fait une robe et de bijoux, elle est installée face à l’est, devant elle une feuille de bananier sert de plateaux sur lequel est déposé le repas qui est composé de riz, ghee, mets épicés, miel, …chaque convive se présente devant elle et lui porte à la bouche ce qu’il désire afin qu’elle goûte aux différentes saveurs. Nous avons l’honneur de participer à ce rituel ce qui me touche profondément, puis nous mangerons tous à la même table dans les feuille de bananiers…

Enseignement du soir

– « La pratique permet d’augmenter votre niveau d’énergie, votre compassion, l’amour sans condition. Un cœur pur est la finalité intérieure de toute discipline. La faim fondamentale que l’âme tente d’apaiser est celle de la paix absolue et de la félicité. Vous ne pouvez détenir cette paix et cette félicité que lorsque votre esprit repose au sein de la réalité infinie. Ainsi, la contemplation ou la pensée permanente de la grande vérité, qui se caractérise par la félicité et la paix immortelle, sont les seules manières de satisfaire entièrement l’aspiration de l’âme. Par conséquent, dirigez toutes les forces de votre esprit et de votre intellect vers les seigneurs miséricordieux de l’univers. Abandonnez-vous… La prière collective dans les temples génère de grands champs vibratoires qui viennent nourrir la source spirituelle de l’être. Certains sont très puissants : celui de la mère divine se trouve à Kollur : l’histoire raconte que le grand Schankaracharya qui était parti prier dans les montagnes a eu une vision de la déesse Devi ; elle représente la partie féminine absolue. Il voulut la faire venir au Kerala, ce qu’elle accepta à la condition qu’il ne se retourne jamais pour savoir si elle le suivait. Le voyage était long, pendant un temps il entendait les clochettes des bijoux qu’elle portait aux chevilles puis plus rien, après plusieurs jours n’y tenant plus il se retourna et elle s’arrêta ; c’est précisément à cet endroit que fut bâti le grand temple : Le Sree Mookambika …

Le lendemain après la puja, nous préparons les véhicules, quelques affaires et nous nous installons à 6 dans le vieux Toyota land cruiser. Nous partons pour 6h de route en direction de Kollur qui se trouve environ à 300 km. Le couple qui nous accompagne prendra place à l’arrière dans le coffre et rien ne put les faire changer d’avis. Comme beaucoup ici, ils apportent une grande attention à leurs semblables, cela dérange quelque peu mes conventions occidentales. Le voyage est ponctué d’arrêts pour remettre de l’eau dans le radiateur du véhicule qui souffre de la chaleur, de la poussière, et de l’état des routes. Nous mangeons dans un restaurant dans lequel une multitude de plats nous sont apportés ; ils sont ingurgités par les convives en très peu de temps. Depuis mon arrivée j’ai remarqué que l’on ne s’éternise jamais à table, mais quand même ! Nous repartons aussitôt. Je suis perplexe et mes convictions sur les bienfaits de manger lentement sont mises à mal… Nous arrivons dans l’après-midi et après avoir pris des chambres à l’hôtel Lalithambika nous partons à pied vers le temple, nous parcourons une ruelle peuplée de petits commerçants qui vendent une multitude d’articles notamment de quoi faire des offrandes pour les Pudjas. Le maître prendra ce dont il a besoin plus un tissu au couleur de Shiva qu’il me met autour du coup :

-« Tiens c’est pour toi pour rentrer dans le temple, tu ne dois pas porter de teeshirt, mets cela sur tes épaules ».

La retenue et le respect étant de circonstance je lui répondrai simplement mon regard plongé dans le sien :

-« Merci beaucoup Swami ».

Nous entrons dans la cours du temple, devant nous s’élève une gigantesque lampe à huile : une grande colonne d’une 15aine de mètre de haut sur laquelle s’espace, à intervalle régulier, une 20aine de réceptacles plein de ghee (beurre clarifié) et qui sert de combustible aux mèches en coton qui sont réparties sur le pourtour de chacune. Il fait nuit, la danse des flammes nous plonge dans un état harmonieux propice au recueillement. Un peu plus loin, de grosses colonnes de pierres sculptées soutiennent un balcon sur lequel est appuyée une charpente de bois travaillé et qui abrite le bâtiment où les darshan en l’honneur de la mère divine sont célébrés. Nous nous pénétrons en suivant toute une procession de pèlerin, il fait chaud, les gens progressent lentement, s’allongent au sol, se relèvent, prient, voyant Swami ils s’inclinent, lui touchent les pieds, demandent une bénédiction. Nous bénéficions de son aura et nous assistons au Darchan avec un égard privilégié ; il règne une atmosphère intense, fraternelle, plus nous approchons plus l’énergie augmente, elle en devient palpable, le rituel, le feu, les sons, les prières communes, mes membres deviennent lourds, mon corps se met à osciller sous l’effet d’une pression interne, jusqu’à ma tête qui subit les assauts du vortex qui me déstabilise. Je cherche des yeux notre guide, il a l’air figé, en transe, ses yeux fixés sur la représentation de Devi. Elle trône au fond d’une petite pièce spécialement aménagée pour elle où seul un prêtre peut rentrer. Elle est magnifique et brille de mille feux, les offrandes lui sont présentées, puis le feu sacré, le camphre enflammé, est ensuite proposé aux fidèles et chacun se purifie en passant les mains au-dessus. L’intention collective génère dans cet espace une puissance telle que nous sommes tous impacté, les pensées de chacun semblant avoir le pouvoir d’influencer tout le groupe. Dans cet état de conscience modifié nous déambulons, suivant le gourou qui maintenant nous fait asseoir dans un espace, où il fait intervenir un chanteur qui nous récite des prières en malayalam : tout semble irréel, nous nous relevons, tournants toujours dans le sens des aiguilles d’une montre, autour de murs concentriques qui abritent d’autres statues, gardiennes de l’espace sacré pour se retrouver à nouveau devant le sanctum central où une puja recommence, les tempes cognent au rythme des battement de cœur alors que le temps s’effiloche, prières bénédictions, intentions, demandes, offrandes, rituels…encore un tour… nouvelle Puja…

Il est tard quand nous rejoignons nos chambres le cœur léger l’esprit imprégné par cette purification. Que de croyances remises en cause, de certitudes obsolètes dévoilées et interrogées sur la pertinence de leurs utilités à ce jour et le cas échéant leurs libérations. Les nouvelles connaissances ne pouvant être intégrées que si un endroit leur est préparé afin de les accueillir. Je décide de ressortir pour acheter une représentation de la déesse qui bornera ce moment, j’opterai finalement pour un magnifique petit Ganesh en bronze.

Lendemain matin, retour au temple pour le rituel matinal, puis nous nous apprêtons au départ pour Kannur. Swamiji nous demande de l’attendre… A son retour il prend place dans la voiture et explique :

-« La finalité et l’objectif de tous les sadhana spirituels sont de fusionner votre individualité dans la grande réalité, au-delà du nom, de la forme et du mouvement, la puissance de l’intention commune du groupe, ainsi que l’architecture des lieux saints permettent d’entrer encore plus profondément en méditation afin que la conscience de votre corps puisse définitivement vous quitter… Alors vous ferez l’expérience de l’unité. Il est dit que la visite du temple de la mère divine est une étape essentielle et nécessaire sur le chemin qui ramène à soi. »

Puis il nous offre un cadre représentant la déesse ainsi qu’une petite statue à son effigie. Sur la route nous nous arrêtons à deux autres temples pour faire des donations et profiter des énergies des lieux. Retour à l’ashram dans la soirée, je me réjouis de retrouver un espace familier pour pouvoir faire le point et laisser les nouvelles données intégrer leur place dans le subconscient.

Voilà plusieurs jours que je n’ai pas eu de contact avec les miens cela me manque un peu. Je réalise que les changements que nos actions produisent sont proportionnels à la profondeur de ce que l’on est prêt à abandonner. Je remercie Swami pour ses enseignements, ainsi que l’univers de m’avoir proposé cette opportunité …Je rejoins mon lit après une courte méditation… Om Namah Shivaya Aum

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