Chapitre 5 : L’Odyssée de Ram

Le temps s’étire épousant un tempo langoureux, le rythme de vie change, car les priorités qui occupent mon quotidien d’Occidental sont ici inexistantes. Je m’efforce de suivre ces nouvelles dispositions en faisant des choses qui me paraissent insignifiantes, un peu dans cet état d’esprit nonchalant que l’on peut adopter lors de vacances où les choses sont faites pour meubler l’espace dans lequel on se perd.

Je passe un maximum du temps avec le Guru et suis ses recommandations à la lettre. Le matin nous avons rendez-vous à 6 h… Après la méditation matinale, nous nous rejoignons dans sa chambre pour la Pudja, nous honorons les divinités des 5 lieux de recueillement principaux. Je suis avec Pranava et notre rôle est d’assister Swami pendant la cérémonie.

Nous enlevons les fleurs fanées qui ont été offertes la veille afin de les remplacer par des fraîches, portons le plateau sur lequel prend place tous les ustensiles nécessaires au rituel : clochette, lampe à huile, morceau de camphre, une cuillère en cuivre, des encens, un petit récipient qui contient de l’eau bénite et une petite cuillère, de la nourriture, et les fleurs nouvelles. Nous suivons le maître qui commence par Ganesh. Il chante des mantras d’une grosse voix en faisant tinter la cloche, dispose les nouvelles offrandes, fait brûler un bâtonnet puis il fait tourner la lampe à huile devant l’imposante représentation, enflamme des morceaux de camphre dans la grosse cuillère d’où se dégage une épaisse fumée qu’il dirige sur la divinité puis fait un geste nous suggérant de faire de même afin que l’on puisse se purifier. Ensuite, il lui projette de l’eau sanctifiée et nous en verse dans la main que nous buvons. Nous ferons cette cérémonie dans les différents lieux saints, et ce, chaque jour, dans le même ordre, en finissant dans la pièce où il dort ; pour cette première il nous invite à une méditation nous prenons place assis en seiza, je vis un profond moment de détente baignant dans une lumière orangée…

Petit déjeuner nous mangeons l’upma, avec des chapatis, des bananes, du chutney de noix de coco, avec bien sûr un chaï… Puis Swami nous indique le travail à faire, nous allons pouvoir vraiment commencer « le seva » : c’est un service que l’on vient offrir au maître spirituel, ce n’est pas seulement une activité, il est important de mettre toute sa conscience dans chaque tâche afin d’en faire une pratique spirituelle ; le satseva est le service de la vérité. Je suis heureux de bénéficier du privilège d’offrir de l’énergie pour notre guide, pour ce qu’il représente, pour rien, pour tout… Mon tee-shirt noué sur la tête me servira de chapeau, accroupi dans les herbes folles dans la chaleur humide, caractéristique du sud de l’inde nous trions les épis de riz que nous ramassons à l’aide d’une faucille. Quelques moustiques, un peu de sueur, les jus de fruit frais que nous porte Primillia font de ces corvées de réels moments initiatiques où chaque émotion est vécue avec la distance appropriée. Puis viens le temps du repas qui marque la fin du travail. L’après-midi est consacré au repos, aux pratiques personnelles. Aujourd’hui un cours de Hatha yoga nous est proposé par un maître en la matière, nous avons la primauté de partager ce moment avec 2 de ces élèves dans la salle du grand temple. Raviji nous corrige et nous fait faire chaque posture plusieurs fois. C’est intense je m’inonde de transpiration, les étirements sont puissants, nous finissons en nage, pleins d’énergie, comblés de joie et de bonheur.

Méditations, Pudja, repas, travail, enseignements, reméditation… ce tempo qui s’installe est bouleversant et me fait peu à peu perdre tout repère que ce soit dans la matière ou dans mon esprit… j’ai cette sensation d’être emporté par un tourbillon, de force acceptable, mais constante m’entraînant inexorablement vers des espaces qui me furent connus, mais que les voiles de la psyché avaient trouvé plus prudents de dissimuler. Chaque prise de conscience libère la stase énergétique qui avait pour rôle de bloquer un flux d’information, ainsi que l’émotion qui lui est liée. Les protections cédant les unes après les autres, je me sens désorienté dans une atmosphère un peu anxiogène tout en étant persuadé de l’importance de faire confiance au processus.

Cette après-midi de nouveaux enseignements nous sont proposés nous prenons place :

— « Le corps est énergie, il est influencé par les informations que lui transmet l’esprit, pour cette raison celui-ci doit être en paix, s’il ne l’est pas, s’il est agité ou stressé il va transmettre ce signal incohérent au corps qui va en prendre compte et développer une maladie pour suivre ce qui est indiqué par son gouverneur. La misère et la joie sont nos propres créations, selon notre état d’esprit nous choisissons l’une ou l’autre. Vous êtes des êtres intelligents, cultivés, qui bénéficient d’un enseignement spirituel en tant que tel vous devez vous efforcer de vous élever au-dessus des conflits et des chagrins terrestres pour trouver la paix dans l’éternité. Le silence de l’esprit nous éveille à une conscience emplie d’éclat et d’extase. Réalisez et abandonnez toutes les notions et pensées préconçues empruntées aux expressions et aux préceptes des saints qui les ont exprimés selon leurs différents modes d’autoréalisation. Voyez par vous-même, comprenez par vous-même affirmez et manifestez votre propre nature divine. La finalité de l’objectif de tous les sadhanas spirituels est de fusionner votre individualité dans la grande réalité universelle, au-delà du nom, de la forme et du mouvement. »

À cet instant il ferme doucement les yeux et nous invite à nous intérioriser ; nous prenons la posture… je l’entends encore dire :

— « Entrez encore plus profondément en méditation pour que la conscience de votre corps puisse entièrement vous quitter, et vous vivrez l’aspect “nirguna” de Dieu. L’esprit retrouve sa puissance perdue uniquement par la discipline et la concentration ».

Je reste vigilant à mon attitude, les idées arrivent attirent mon attention, je m’en détache, reviens à moi, peu à peu des tensions s’installent, le temps passe, ne pas s’y attacher. Des mots de Maître Cognard me reviennent : « la souffrance est une vue de l’esprit », suivi de ceux de Swami « tu n’es pas ce corps », Sidhartha qui décide de s’asseoir au pied d’un arbre jusqu’à ce qu’il trouve une solution, Socrate aussi qui passe des nuits complètes en introspection ; je suis déterminé, ma hanche gauche me fait vraiment mal, je calme mon mental, si je ne suis pas ce corps que suis-je… de l’énergie ! Oui c’est cela, j’essaie de me connecter à cette énergie, épouser sa structure jusqu’à sentir son flux en moi ; mon corps devient secondaire plus il est « elle » plus il se détend, je me sens éthéré, fluide et léger je survole des scènes de vie, des images qui passent puis un son « hom nama chiva ya », c’est la voix du maître ! J’entrouvre les yeux pensant que c’est la fin de l’expérience, je l’aperçois concentrer : je retourne à mes sensations, quand je les retrouve je l’entends à nouveau… je comprends qu’il m’accompagne dans cette fabuleuse expérience. J’ai l’impression de me trouver dans un espace où converge l’énergie universelle sur le prisme du monde phénoménal. Je sens la présence de Swami qui me signifie par des sons chaque fois que je suis dans une vérité, mais il s’épuise dans le soutien qu’il m’apporte, l’énergie baisse, cette expérience touche à sa fin, c’est avec regret que je la laisse s’échapper. J’ouvre les yeux, le regard du Guru est plongé dans le mien il demande :

— « Quelles sont tes sensations ? »

J’essaie maladroitement de décrire mon vécu, manifestement ce n’est pas ce qu’il attend… je lui dis :

— « J’ai pu sentir que tu étais avec moi peut être peux-tu m’expliquer ? »

Il sourit,

— « C’est un plan supérieur, une relation avec l’énergie cosmique de l’univers… C’est une étape importante ».

— « Je ne savais pas quoi faire, j’ai l’impression d’avoir manqué “le bus” quelle est la conduite à tenir dans ce cas-là ? »

— « Il n’y a rien d’autre à faire que se concentrer, encore et encore… »

Il s’allonge sur son lit épuisé, plus tard il dit :

— « One step… Tu as des connaissances de la nature, d’ici et d’ailleurs, et moi je n’existe pas… »

— « Je dois méditer là-dessus ? »

— « Oui… »

Puis il me parle en malayalam, voyant que je ne comprends pas il traduit :

« Si la pluie tarde à venir, le champ sèche.»

Les chapitres précédents : 

Chapitre 1 

Chapitre 2

Chapitre 3 

Chapitre 4

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