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Chapitre 3 : L’Odyssée de Ram

Les expériences de voyage en solitaire, que j’ai eu l’occasion de vivre avant de fonder une famille ont posé les fondations de ce que je suis à ce jour. Je ne m’étais plus jamais posé la question de repartir seul, cela étant jusqu’alors, dans ma conception des choses, incompatible avec mon choix de vie en couple. Bien qu’ayant toujours le goût de ce type d’aventure dans mon cœur, je me réservais cette possibilité si un changement de situation me le permettait à nouveau.

Les mots de Swamiji me font accepter cette possibilité, bien qu’au fond la décision fut prise au moment de son invitation, car même si cela était improbable, mon chemin semblait passer par là. De retour au foyer, les conversations avec ma compagne sont occupées par les options possibles, les conséquences qu’elles entraînent. Prendre une décision c’est toujours faire un choix d’action et de renoncer aux autres, je le sais, mais certaines peurs sont encore présentes, des questions d’ordre financier, de responsabilités, de voie, bref je décide de m’en remettre aux signes….

J’ai une moto en vente depuis deux mois, si un acheteur se présentait, elle me financerait le voyage ; je n’ai toujours pas d’infos pour le stage Vipassana. Je mets en attente les stages de formation auxquels je prévoyais de m’inscrire…. Le rythme qui donne le tempo à ma vie semble se modifier. Je m’organise de façon à rendre possible ce voyage, et tout se met en place, la moto se vend, j’achète le billet, je commande un visa, mais une mauvaise connexion internet m’oblige à m’y reprendre plusieurs fois, en vain c’est ma sœur qui finalisera les démarches pour moi. Je recevrai mon admission au stage de méditation, que de fait j’ajournerai, le jour après avoir reçu mon laissez-passer. J’ai vraiment la sensation d’être en harmonie avec le courant de la vie, le sentiment de mettre en pratique les enseignements et de suivre « la voie ». Les moments en famille avant le départ sont merveilleux, puis il vient le temps de ressortir mon vieux sac à dos.

Départ le vendredi 6 novembre

Je pars de l’aéroport de Marignane où ma femme et mes enfants m’accompagnent, nous n’avons eu aucune difficulté à nous garer et je suis un peu en avance, nous prenons un verre tous ensemble. Il est temps de se dire au revoir, pleins d’émotions sincères, après tout je ne m’absente qu’un mois.

11h50, un premier avion me fait quitter le sol direction Madrid, puis un autre pour Doha, tout se passe bien : les Boeings de Qatar Airways sont superbes et le service parfait, je passe les six heures de vol en regardant des reportages, notamment sur le japon et la proximité de ce peuple avec les animaux.

Arrivé dans le golfe, lors du check-in une charmante hôtesse change mon billet charter contre une première classe : je vais bénéficier de toutes les attentions pour les quatre heures trente de vol restantes. Assis confortablement dans ce fauteuil surdimensionné, profitant de l’excellent repas du restaurant, en sirotant des boissons fraîches servies avec courtoisie, je savoure chaque instant et médite sur l’irréalité de enchaînement de tous ces événements. Nous atterrissons à Kozhikode dans le Kerala. En passant la porte de l’avion je peux sentir la moiteur de cet air pollué qui me rappelle de vieux souvenirs. Je me dirige vers le service des entrées, présente mon passeport, et mon e-visa, le contrôleur n’a pas l’air de connaitre ce type sésame, il demande conseil… je vois tous les autres passagers un à un franchir le guichet, l’homme revient et m’explique :

– Ce visa n’est pas valable ici, c’est pour Kochi, une ville située à 200 km

– Ok j’ai acheté ce visa par internet et je ne pensais pas qu’il puisse être valide dans certaines villes et pas d’autres. Je peux aller à Kochi si vous voulez et je le ferais tamponner là-bas.

– Ce n’est pas possible, car vous êtes sur la partie internationale, vous ne pouvez pas rentrer sur le territoire sans visa.

– Peut-être est-il possible de scanner mes papiers, vous voyez bien que je l’ai payé, je pense être en règle.

– Vous n’avez pas les bons papiers il faut repartir !

– Repartir ! Non, s’il vous plait, il n’y a pas d’autres solutions ?

Là une personne de la police des frontières arrive, on m’explique que je vais être renvoyé en France, mais qu’une fois à Doha je pourrais expliquer que je ne veux pas rentrer, mais aller à Kochi. Quand je questionne à propos du billet d’avion, il me dit en m’en tendant un :

– Tu as celui-là, qui doit te ramener en France quand tu atterris, fais changer la destination et tout va bien se passer.

Le temps de réaliser ce qui se passe, je suis à nouveau en l’air en direction des pays Qatar… Je compte tout ce temps perdu et cette absurdité de faire huit mille kilomètres pour rejoindre une ville qui était si proche.

J’atterris, je me dirige au guichet de la compagnie pour expliquer mon cas, la personne n’est pas très sympathique et me demande d’attendre, une longue épreuve commence : ils ont mon passeport, et je n’ai pas vraiment l’impression que ma situation évolue… Les heures passent 4, 5,6… Tiens, l’équipe de permanence est relevée ; les nouveaux ont l’air plus agréables, je leur réexplique tout mon problème. Voyant un avion en partance pour l’endroit qui m’intéresse, je questionne sur la raison pour laquelle je ne suis pas prévu à l’embarquement. Je comprends peu à peu que l’objectif est de me renvoyer à Madrid et que l’on me fait attendre pour cette destination. Ali Saeed qui est mon interlocuteur m’apprend que maintenant que je suis classé « clandestin », c’est compliqué pour me renvoyer en Inde, mais il fait une demande par mail et attend la réponse… Ne pas céder à la panique, gérer le stress voilà 14 heures de négociation, je commence un peu à fatiguer. Il est 11 h du soir quand j’apprends que je suis acceptable à Kochi, mais aussi que le billet qui m’a été offert est en fait mon billet retour. Je rencontre les managers de Qatar Airways qui m’informent que les vols qui n’ont pas été utilisés seront valables pour rentrer sur mes dates prévues si je le décide.

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De retour au guichet le réceptionniste commence à devenir très insistant, car il veut m’embarquer pour l’Espagne et les enregistrements ferment dans 30 min. Je dois donc racheter un Doha – Kochi j’utilise les ordinateurs qui sont mis à la disposition du public, cherche sur internet et trouve un Doha – Bahrain – Kochi pour 300 €. Il est 1 h 30 du matin, là, un problème de carte bleue m’empêche de le valider… Cet ultime rebondissement a raison de ma détermination et je finis par me résigner. Accepter, cette épreuve que je vis comme un échec, peut-être que tout le prétexte du voyage est de me mettre face à ce que je ne peux maîtriser et de m’y soumettre humblement.

Je n’arrive pas à m’expliquer cette tempête qui vient bouleverser le courant sur lequel je glissais jusqu’à présent. Je ne vois plus d’issue ; que dit la voie dans cette situation ? Quelle est la différence entre l’entêtement capricieux, et la volonté qui permet de dépasser ses limites afin de réaliser ce dont on n’est pas capable ? L’irrationalité de cet instant refuse toute analyse, je sens en mon fort intérieur que cette épreuve est le verrou que je dois crocheter pour accéder à une profondeur.

Oui je suis parti en quête, ces événements en font une initiation, le sage dit « le but n’est pas seulement le but, mais le chemin qui y conduit ». Dois-je faire demi-tour, car le trajet est encombré ? N’est-ce pas justement dans l’adversité que la valeur de l’homme est jaugée ? J’ai là une chance inouïe de mettre en pratique les théories des apprentissages, maintenant je progresse. Il ne me reste que quelques instants, je suis devant Mr Saeed qui se fait vraiment pressant. Je puise dans mes ressources il me faut de l’aide. Je regarde mon téléphone un peu dépité, une ultime tentative le numéro d’un ami me fait entrevoir une solution, j’appelle… il répond ! Je raconte mon histoire, il me donne les références de sa carte bleue… je cours aux bornes internet, valide le billet et l’envoi par email au guichet. Cela détend mon interlocuteur il est relevé à 5 h du matin je le remercie pour tout ce qu’il a fait, il me répond :

 – C’est mon métier, pas de problèmes… j’ai tout de même une question depuis que je fais ce métier je n’ai jamais vu quelqu’un comme vous, pourquoi voulez-vous tant vous rendre en Inde ?

– J’ai rendez-vous… Au revoir mon ami.

Je me retrouve avec l’équipe de mon arrivée, je n’ai toujours pas mon passeport, il y a 24 heures que je suis dans cet aéroport moderne, surdimensionné où la climatisation maintient une température de 18°C, j’ai froid. 9 h 45 on vient me rendre mes papiers, je vais pouvoir repartir pour Bahrain là une nouvelle escale de 8 heures m’attend ce n’est pas idéal, mais je suis tellement content d’être en mouvement…

Dans la salle de pré embarquement je rencontre un indien avec qui je discute, il est stupéfait de mon histoire, il est sympa, on monte ensemble dans l’avion son siège se trouve juste derrière le mien. Un Stewart lui emmène une carte d’enregistrement pour son bagage, je l’entends dire que son nom ne figure pas sur la carte, cela n’a pas l’air d’être important pour son interlocuteur, il me tape sur l’épaule je me retourne et je m’étonne de voir mon nom inscrit sur la carte qu’il me montre.

Nous nous quittons 45 min plus tard où j’arpente de nouveau un lieu de transit… je déambule dans les duty free, fréquente les fauteuils en fer avec leurs accoudoirs qui empêchent de s’allonger, il y a 48 heures que j’ai quitté mon domicile je travaille la patience. Je cherche un coin tranquille et m’assois pour méditer… Soudain j’entends que l’on m’appelle dans les haut-parleurs d’annonces, au guichet des transferts, je m’y rends… La vue de mon compatriote hindou me soulage, je l’aiderai à récupérer ses valises qui sont toujours à mon nom, on en rie, on échange nos contacts et nous nous requittons…

Voilà longtemps que je n’ai pas respiré autre chose que de l’air conditionné, aller dernier décollage, le 6e tout de même, je suis assis à côté d’un indien que je questionne pour connaître le meilleur moyen pour me rendre à Namour la ville la plus proche de l’ashram de Swamiji, qui devrait se trouver à 250 km de l’endroit où on va me déposer. Encore un clin d’œil du destin : il se trouve que justement il s’y rend et il est très content que l’on fasse le voyage ensemble ; ce sera en train. Cela me réjouit ce type de transport étant vraiment pittoresque dans ce pays.

Nous atterrissons, en me dirigeant vers les douanes je sens un stress monter, bien que je feigne l’ignorer… C’est mon tour, le personnel de contrôle me fait passer dans un espace e-visa, je me retrouve dans un bureau où l’on me questionne. L’inquisiteur scrute son écran, le temps s’allonge il demande des informations à son collègue qui me fait changer de bureau à son tour, il pose des questions dans un mauvais anglais que j’ai du mal à comprendre, je ne fais aucune allusion à ce que je viens de vivre.

Il me regarde bizarrement, il me dit qu’il se trompe peut être de personne. Je retourne au 1er bureau, une relecture j’observe le tampon qu’il tient dans la main, le clac qui retentit me libère d’une grande tension il est 4 h 30 du matin nous sommes lundi et je sors enfin à l’air… libre. Je suis heureux ; mon compagnon de voyage a disparu, je prends un rickshaw et demande la gare où je le retrouverais. Le bien-être m’envahit je me sens chez moi, en osmose avec tout ce qui m’entoure, pourtant je ne me suis pas couché depuis mon départ, ni douché ou changé je m’apprête à faire encore 9 heures de train, et bien que cette réflexion me surprenne je ne me sens pas fatigué.

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